Je dis a Èera que nous sommes des étrangers

DAMIR KARAKAŠ


Nous sommes allongées nus et nous regardons la télévision : je change frénétiquement de programme et je prie Tihana de me traduire.
Clic !
Un homme au teint mat avec des dreadlocks attachés en queue de cheval est assis dans une ombre épaisse sous une palme et raconte : " …ce n'est pas une réligion, c'est un style de vie. Je suis végétarien, je ne bois pas, je fume l'herbe 24 heures par jour, 7 jours par semaine, a tout instant des que je suis réveillé. La marihuana me rend doux, calme, tendre et me remplie de vibration positive. "
J'ai changé de programme et j'ai mis sur Arte , la sur le programme il y a une vieille émission sur l'invasion des Soviétiques sur l'Afghanistan.
Un gars avec une barbe pointue et des ceintures de balles croisées sur la poitrine parle au journaliste dans un micro : " Il existe, pour moi, trois choses les plus importantes dans la vie : Allah, Coran et stinger…. "
Je continue d'appuyer.
Clic !
Clic !
Clic !
Nous regardons une émission sur un étudiant japonais a Paris. Il a tué une jeune fille et a mangé sa chair. Il étudiait la littérature. Il faisait un metre cinquante et était frustré par son apparence. Il était amoureux de la fille mais quand elle l'a refusé, il l'a tué. Quand on lui a demandé pourquoi il avait fait ça, il a dit :
" Parce que j'étais trop petit pour l'amour "
Puis nous sommes allés dormir. Tihana s'est vite endormie. Je suis couché et je pense au nouveau livre, que je commence a écrire un de ces jours.
Des histoires d'amour.
Sous un autre angle.
Le jour s'est levé ensoleillé. Je joue. A force de sauter mon pantalon s'est déchiré entre les jambes.
J'ai gagné suffisamment. Demain, j'emmene Tihana au cinéma et il nous restera pour le dîner.
J'ai mis l'accordéon dans le coffre et je retourne a l'appartement. Puis a l'angle j'aperçois un accordéoniste, la quarantaine, avec un Hohner. Je ne l'avais jamais vu auparavant. Son coffre est assez vide.
Il reste comme enfoncé dans le sol et il joue de la musique classique. Les notes devant lui. Il est completement concentré sur l'accordéon.
Il joue et le caresse du nez.
Je me suis approché de lui et j'ai mis un euro dans le coffre. Il m'a regardé et s'est arreté de jouer un instant.
" Super muzik" je l'encourage avec le pouce en l'air.
" Prièaš, bre, srpski " - demanda-t-il.
" D'ou es-tu ? " j'ai sursauté et je me suis approché plus pres.
" De Bulgarie " répondit-il en toussant.
" Je suis de Croatie " dis-je.
" Je vu toi jouer accordéon blanc " dit-il et désigne mon coffre.
" Jaune " dis-je.
Nous n'avons pas discuté longtemps. Il me dit qu'il s'appelle Stojan et qu'au temps de l'ex Yougoslavie il jouait du piano et distrayait les clients dans un hôtel a Bugojno et quelques hôtels en Serbie. Il parle serbe assez bien. Maintenant il gagne sa vie dans la rue.
" Ca ne marche pas bien pour moi " il plisse les paupieres et hoche la tete
Je le laisse jouer. Nous nous reverrons peut-etre. Si avant il n'aille pas tenter chance avec la musique ailleurs.
L'autre jour j'ai rencontré trois accordéonistes roumains. Ils ressemblent a des assassins.
Tous les trois ont un assortiment de dents dorées et pourries. Ils ont rentré leurs vestes dans leurs pantalons. Ils jouent des chansons françaises.
Ils s'assoient et ils jouent. Mais, ça n'a pas marché. Ils sont partis. J'ai vu beaucoup d'excellents musiciens, qui ne réussissent pas a établir une énergie avec la rue et avec les gens qui passent.
Comme un rideau invisible.
Ils jouent avec virtuosité mais ils n'ont simplement pas d'énergie : j'ai voulut dire a ces Roumains de se mettre debout, de devenir fous et de jouer quelque chose a eux. J'ai pas réussi a leur expliquer.
Tout ce que j'ai réussi a leur dire en français c'est que j'étais de Croatie, mais j'étais surpris.
Ils ne connaissaient pas.
Alors j'ai dis " Yougoslavie ".
" Aaaah " ils ont approuvé tous les trois d'un signe de la tete. Un m'a meme joué une partie de la ronde de Uzice.
Je suis allé dans un parc et j'y suis resté assis dans l'herbe au bord du lac jusqu'au moment ou le gardien a commencé a souffler dans son sifflet et faire des gestes incompréhensibles avec ses bras.
J'ai pris le coffre.
Quand je suis rentré, Tihana était en train de lire le Journal d'Anais Nin sous la lampe de nuit. Anais l'écrivait depuis l'âge de onze ans.
" Et qu'est-ce qu'elle dit sur Miller " je lui demande.
" …ambitieux…méticuleux, il faisait la cuisine, le ménage…elle lui corrigeait les manuscrits car, dit-elle, il pouvait etre contradictoire jusqu'a trois fois dans le meme paragraphe.
" C'est ce qu'elle dit "dis-je.
" J'ai vu un documentaire a Paris sur son journal…ce sont des milliers de pages, des tas de papiers.. "
" Toi, tu le trouves comment Miller " je demande.
" Tout ce que j'ai retenu de lui " dit Tihana en passant a une nouvelle page " est que le morse a une bite d'un metre de longueur…et que la baleine a un os dans la bite "


SUR L'AUTEUR:


Damir Karakas
, né le 21. novembre 1967. a Plascica, pres de Brinje, en Lika, Croatie.
Ecrivain, caricaturiste, musicien de rue.
A publié "Les Bosniaques sont des gens bien" (1999), livre de récits de voyage, "Kombëtari" (2000), roman et "Cinéma Lika" (2001), livre de nouvelles.
A été rangé dans "l'Anthologie de la nouvelle de l'ex-Yougoslavie, 1990-2000" (Ljubljana, 2001.)
A reçu des prix nationaux et internationaux pour la caricature.
Il vit a Paris.

(travanj 2003.)